J6 : Bloody/car day

Je me lève et j’ai un message d’Althéa sur notre groupe Whatsapp familial, joyeusement appelé « Passion Fromage ».

Elle s’est coupée la main en recollant une assiette. Au début je ne m’inquiète pas trop, une coupure… ÇA VA. Mais elle envoie une photo. Ça va pas. Pas du tout. C’est comme si elle s’était scalpée le dessus du pouce, Il manque de la viande et y’a du sang partout. Il est tard le soir en France, tôt ici. Ce sentiment d’impuissance me rend misérable. Je guette des nouvelles. De chez son collègue infirmier qui habite le même immeuble, aux urgences, puis d’autres urgences, puis une clinique, et enfin une autre clinique. Je pense à sa fatigue, à la douleur, et c’est affreux.

Les yeux rivés sur mon téléphone, on doit se mettre en route, ranger, un coup de ménage, et on part pour l’aéroport d’Haneda, pour récupérer la voiture de location.

Avant de partir, Manu a fait traduire son permis, c’est obligatoire. Et puis ici, ça roule à gauche. C’est un vestige de vielles traditions. À l’époque des samurais, le sabre long, conçu pour les combats extérieurs se portait à gauche. Si bien que si les samurais avaient marché à droite, en se croisant, leur sabre aurait pu se toucher, et ça aurait été la bagarre, car bien entendu, ça aurait été une provocation. « Ouhlala, tu as touché mon sabre. » (Dans ma tête, je l’ai fait avec la voix d’Homer Simpson. Pardon, nobles et dignes samurais.)

Manu est tendu. Mais faut y aller. Les bidules pour les clignotants et pour les essuie-glaces sont inversés, alors Manu n’a de cesse de se planter. On va avoir le pare-brise le plus propre de tout le pays du soleil levant. On rit beaucoup. (et coucou David C, qui nous avait dit qu’il avait eu le même aléa ^^).

(c’est curieux, je suis en train d’écrire la veille, mon ordinateur sur les genoux, on écoute Bowie, et si sur les routes de l’Amérique, la musique colle, là, c’est étrange, ça ne va pas très bien avec.)

Nous avons 120 km à faire.

À votre avis, combien de temps cela a pris ? Mmm ? 45 mn ? 1h ? 1h45 ? 2h ? 4h ? 5h ?

Oui, c’est 5h, c’est très long, pour faire cent-vingt-kilomètres.
Mais nous voilà dans la campagne.  On a roulé dans les montagnes, dans les tunnels des montagnes, sous les arbres des montagnes.
Une fois sortis des embouteillages, des zones industrielles moches, des usines, c’est enfin joli.
On arrive à Yamanashi, c’est là qu’on dort. C’est une maison assez typique. Eiki nous accueille. Il est fermier, il a une ferme de fruits. D’ailleurs, dans le frigo, il y a des pêches et du raisin de sa ferme pour nous. C’est une chambre tradi. Il nous montre où sont les futons, les oreillers, tout ce dont on a besoin. Les toilettes sont super, y’a des tas de jets.
On discute un peu, et il nous recommande un endroit où manger, et nous parle d’un onsen pas loin qui, à ce qu’il dit, est très réputé.

J’ai des news d’Althéa, qui a pu se faire opérer. Ils sont pris de la peau de son index, pour lui greffer sur son pouce. Elle a une frankenhand. Elle va avoir mal quand l’anesthésie va se barrer, j’ai l’estomac en vrac en y pensant. Mais je me dis qu’on a de la chance d’être à Paris. Mais aouch L.

On part à pied au restau, on est loin loin de nos tas de bornes à pied par jour. On fait un petit détour pour voir le plus ancien torii de bois, qui date de 1535. Les torii(s ?) sont des portails entre le monde profane et le sanctuaire sacré. Là, ce beau torii est à cheval sur une route. On passe en dessous plusieurs fois, il ne se passe rien de sacré. mais c’est beau.

On va ensuite vers le restau, qui est installé dans une brasserie à saké. C’est un lieu très ancien, et très beau. Au sol, quand on rentre, c’est de la terre, on enlève nos chaussures, et on grimpe à l’étage du restaurant. Les tables sont ras du sol, avec des coussins. Manu mesure à quel point il n’est pas pliable.


On commande, je prends du saumon, Manu du porc, comme ça on peut se faire goûter. Sur le plateau, des légumes en saumure, du riz, un bouillon avec un gros navet. On prend aussi la dégustation de saké, avec trois sakés différents. Les trois sont délicieux, le diner est délicieux. C’est un jeune homme choubidou qui est venu prendre notre commande. Il parle anglais pas super, mais on fait tous des efforts, et on rit beaucoup.

Manu va fumer, et comme Manu est un détecteur de bistrot, il trouve juste sous le restau, un petit comptoir chic, avec des gens, et à boire. Il discute un peu, et remonte tout content me dire « On va boire un coup après ? » De fait, forts sages nous fûmes jusqu’à présent.

Un autre jeune homme est derrière le bar. Il est très gentil. Le bar s’appelle Kardia, et le jeune homme, c’est le proprio, et il est étudiant en médecine, à Yamanashi

Il parle un peu pas mal anglais, il vient de Tokyo. Il nous montre ses cocktails signatures. Je démarre avec un à base de saké, et Manu de tequila.

C’est la première fois que je vois quelqu’un préparer un verre avec autant de minutie. Il commence par rafraichir un grand verre droit avec un gros glaçon, il verse une dose de saké, le temps de le rafraichir, et le verse dans un petit verre à shot. Ensuite, il verse d’autres trucs (je ne sais plus) sur le gros glaçon du début, mais comme on discute, je loupe un bout. Mais le constat final, c’est que j’ai deux verres, le petit, au saké, et un autre, à pied, en forme de baignoire à pin-up. Il me conseille de boire le petit puis l’autre. C’est fantastique.
Manu déguste le sien. On se raconte un peu ce qu’on fait, je dis que je travaille dans la BD, il me parle de Naruto, je tente de lui parler d’autres licences, mais il n’y a que Solo Leveling qu’il connaît. Même Nana, inconnu au bataillon.

Je commande un second verre, Manu prend du saké tout court.
Je choisis quelque chose au gin, à l’hibiscus, au romarin.
Il prend une tige de romarin, et effleure les bords de mon verre, pour le parfumer.
ll choisit avec patience des gros glaçons encore, et verse en tournant, il filtre, il ajoute. La chorégraphie est bien ficelée, je suis fascinée. Ça donne envie d’apprendre. Ou d’en boire des tas.
J’opte pour l’option allez faire pipi, mais dites donc, mettre ses chaussures, les enlever, puis les remettre, c’est pas facile avec l’ivresse au bord des yeux (oui, j’ai failli tomber, mais ça va, je ne suis pas tombée en fait).

Des gens arrivent, ils parlent peu anglais, un couple et une dame plus âgée. Ils prennent des cocktails aussi, et on cause un peu, autant qu’on peut. Ils partent assez vite, mais le monsieur avant de partir, m’offre son Bic quatre couleurs en me disant « Japanese ball pen, a memory for you ! ».

Ohlala, je arigato gozaimasu avec enthousiasme. C’est si gentil. On se dit au revoir avec des tas de sourires.

On conclut par un petit saké délicieux, et on rentre gentiment pompètouille.  On déplie les futons, on fait nos lits, et on s’endort. J’espère qu’Althéa y arrivera aussi.

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