Je me réveille tôt dans la caravane, Manu ronflote encore un peu. Je range gentiment (je range toujours les hôtels, les Airbnb, les endroits où on dort, je ne supporte pas l’idée qu’on pense qu’on est des gros sales malpolis. L’autre jour, j’ai même lavé les gamelles du chat qui était dans l’évier parce que c’était absurde de laver ma tasse et de laisser le reste de la vaisselle).
Il fait humide, je fais un tour dehors, et oh joie, les grenouilles d’hier, sont sur la pelouse, et elles sont MINUS ! Ça sautille de partout. Je fais pareil en parlant avec une voix débile. Hier, en les écoutant coasser, je me disais « Wooo, on est sur de la bonne grenouille là. » Mais j’avais oublié qu’à l’époque où j’allais dans des salons d’herpétologie (oui, j’aime les reptiles, j’en ai élevé des tas), les grenouilles faisaient toujours des sons très excessifs par rapport à leur taille.
Voilà, je pense qu’en fait, aucun animal ne fait de bruit, ce sont toujours des grenouilles.
On va rendre les clés à l’étrange dame qui nous les a confiées hier. J’ai du mal à savoir si c’est un comportement usuel ici, ou si elle est un peu spé. Mais elle a dû me dire Arigato gozaimasu beaucoup beaucoup beaucoup. Genre : Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu, Arigato gozaimasu. Mais avec beaucoup de sourires. C’est sympa, mais c’est étonnant.
On passe petit déjeuner vite fait, et on prend la route. Après les arbres fruitiers, les rizières, et les montagnes, et les tunnels. Beaucoup, beaucoup de tunnels. Sur les 400 bornes à faire, on a dû en faire au moins 100 à l’intérieur des montagnes.
On fait des stops régulièrement, boire un coup, faire pipi, et tamponner nos carnets. Partout au Japon, il y a des gros tampons. J’avais un peu oublié, mais Coco nous l’a rappelé à Tokyo. Hier, on a acheté des carnets pas ouf, mais tamponnables. Alors depuis, on tamponne.
Pardon mais les toilettes d’autoroutes, c’est un peu la classe.
Sur des aires d’autoroute, on entend des bruits d’oiseaux (ok, c’était pas une grenouille). Depuis peu, j’ai installé une appli super, qui te permet, grâce à ton micro de téléphone, de savoir quelle bestiole c’est. On les voit, posés en haut des réverbères. Ce sont des Milans noirs.
L’appli a été lancé par l’université de Cornell (hihi) : https://merlin.allaboutbirds.org/
Tu peux te faire ta liste et les ajouter à tes trouvailles. C’est un peu comme chasser des Pokémons.
On zigzague entre et dans les montagnes, parfois le ciel s’assombrit, parfois, il pleut un tout petit peu. On écoute l’histoire de Yosuke, le samurai noir en podcast. Je trouve d’ailleurs que ça manque de podcast sur l’histoire du Japon, ou alors j’ai mal cherché. Mais si vous avez ça sous le coude, je prends !
Les montagnes sont douces. Les arbres font des petits pompons pointus d’un vert sombre. Parfois, il y a des bouquets de feuilles plus légers, plus aéré, comme des pissenlits géants mais vert pomme. Ce sont les hauts des bambous qui se font des petites places au milieu des autres. On traverse les montagnes dans les tunnels, on continue de longer les rizières, et parfois, on croise un petit lac charmant. Manu lance encore beaucoup les essuie-glaces pour tourner à gauche, mais avec le pluie, ça lui fait un bon alibi.
On arrive dans la ville de Toyooka. J’ai trouvé une auberge de jeunesse qui avait l’air mignon. On arrive, mais je n’ai pas eu d’indication pour le parking. Je rentre à pied dans un genre ruelle qui abrite un marché couvert. L’auberge de jeunesse est là. Je fais coulisser la porte, je cherche quelqu’un. Une dame adorable arrive, un sourire merveilleusement accueillant sur son visage, et on se dépatouille comme on peut pour que je lui dise qu’on ne sait pas où est le parking, alors hop, elle sort avec moi dans la rue, je lui montre où est Manu, et on trottine toutes les deux devant la voiture deux rues plus loin pour guider Manu à la place réservée. Elle nous laisse le temps qu’on prenne nos affaires.
De retour à l’auberge, première paire de chaussons, pour marcher sur ce si joli sol en bois, en bambou ? Je ne sais pas.
Puis pour la cuisine, comme par terre c’est du béton brut, il faut enlever les chaussons pour mettre des genres de crocs en plastique. On n’est pas habitué à cette petite danse de chausse et déchausse. Mais, c’est assez malin. Partout où on va, c’est propre. Très. Elle nous explique les règles de la maison, où sont les choses. Il y a une cuisine partagée (pas pour faire la cuisine, mais y’a de quoi faire du café, des bacs dédiés à chaque chambre dans le frigo, il y a des livres, un ukulélé). On sent que c’est un espace convivial, voué à être partagé.
Notre chambre est à l’étage, chou comme tout. Les deux futons sont séparés. Je crois qu’il y a une volonté de préservation du sommeil de l’autre. Le sommeil est un moment individuel.
Ça désole beaucoup Manu, mais il a « parfois » un sommeil légèrement agité, je ne déteste pas pouvoir dormir un peu. (pardon mon amoureux, mais tu es si bordélique en dormant).
On demande si y’a un onsen pas trop loin. Vu son visage, c’est évident qu’il y a des onsens pas trop loin. Elle nous dit le nom d’un quelque part. Je regarde sur internet. Effectivement, il y a toute une rue, avec 7 onsens, et c’est précisé « tattoo friendly ». C’est à 10 minutes en voiture. Alors là ma bonne dame, que demande le peuple.
On arrive, il y a des gens kimono partout dans les rues. C’est samedi soir, est-ce qu’il y a une fête ? Est-ce que c’est un truc pour touriste ? Parce que ce n’est pas la première fois qu’on va dans des quartiers où tout le monde est en kimono. Mais pas que des européens. Peut-être que c’est un mélange de tout ça.
Sur le site qui répertorie les onsens, il y a le nombre de personne par onsens. C’est diablement bien fait : https://visitkinosaki.com/plan/visitor-info/guides/tattoos-in-kinosaki-onsen/
On (je) choisit celui avec le moins de monde. On essaye de pas trop réfléchir, sinon, ça va faire comme avec les restaus.
On paye (c’est 800 yens, soit 4,65 euros). Manu part de son côté. Je me dirige vers le mien avec ce sentiment partagé de joie de la détente et de l’angoisse méditative.
Maintenant, je sais un peu mieux comment ça se passe Je mets mes affaires dans le casier, hop, à poil Bylline, et j’embarque ma serviette, mon gant de toilette, et j’ai prévu mon après shampooing. Je prends mon temps pour me laver. D’une parce que c’est super et de deux parce que j’ai lu que les européens sont considérés comme sales, et qu’il faut montrer qu’on fait attention.
Il y a de très vieilles dames, le dos tordus par les années, des ados avec leur grand-mères, des copines qui discutent. On n’est pas très nombreuses, une dizaine je dirais.
Je vais dans le premier bain. C’est chaud. Je vais dans celui dehors, c’est chaud aussi, mais il y a un peu d’air. Une mamie, une petite fille, et deux copines. La petite fille me regarde fort fort. Je comprends, je dénote un peu.
Petit à petit, elles s’en vont. Et je reste avec moi.
La spirale de l’angoisse démarre. Mais je tente de l’apprivoiser. C’est un peu faussé parce que cet après-midi, j’ai eu des nouvelles de Carantec. Carantec, c’est mon lieu de vacances de chaque été depuis que je suis née. Mais grand-mère est partie en novembre et pour de bon pêcher des crevettes dans son paradis qui ressemble certainement à un casino. On ne pouvait pas garder cette maison. Ma tante Marie-Jo gère le vide, la vente, tout. Je suis loin, Margaux est loin, on en encourage comme on peut. Tant qu’il n’était question que d’administratif, c’était facile de faire comme si. Mais là, le dernier message de Marie-Jo dit « J’ai un peu pleuré en regardant partir le dernier meuble. C’était le piano de maman. »
Il a autant plu sur la route que sur mes joues aujourd’hui. J’ai le cœur et la gorge qui fait mal. Tant que la maison était là, je pouvais faire semblant qu’elle était encore à la maison de retraite. Plus maintenant. La maison a trouvé un acheteur. Hyper vite d’ailleurs. Je sais que c’est bien, mais c’est un deuil dans le deuil. Et bordel, ça me fait bien plus mal que ce que je voudrais. Ma grand-mère, elle était super. Elle aimait la pina colada et les mojitos. Elle avait une collection de carte, et elle allait tout le temps au casino (oh non, pas le supermarché, les machines à sous). Elle faisait la cuisine avec plein de beurre dedans. Elle avait des gros bijoux, elle était toujours élégante, avec un chignon très beau. Elle nous traitait de « toupie » quand on faisait une bêtise. Oh bon sang, qu’elle me manque.
Tout ça pour dire que je ne suis pas la meilleure compagnie de moi. Inexorablement, je plonge vers la mort, en me disant que mon quota est rempli, c’est fini, je refuse les chagrins en plus.
Comme il y a des miroirs, ça permet de se voir, sans filtre. C’est pareil, je ne pense pas qu’il était possible d’arriver à un stade de détestation de soi aussi considérable. J’ai pourtant les yeux de mon amour qui n’ont de cesse de me dire à quel point il m’aime. Mais cet effondrement, les douleurs qui vont avec. La mou, le gras qui ne part plus, ce visage qui change, ça vraiment, je ne sais plus comment gérer, surtout qu’il me semble qu’un retour en arrière est un peu compliqué. « Garçon ! Vous me mettez une paire de fesses neuves s’il vous plaît ».
Voici un résumé de mes excursions mentales pendant 1h.
Mais sinon, c’est formidable ici. L’eau a une odeur étrange, ce moment entre femmes, même si personne me parle est assez cool. On est en vacances, j’ai une chance inouïe.
En vrai je crois que je commence à me faire à cette mécanique. Je m’abandonne à l’exercice.
Hop je retrouve Manu, et on repart vers là on dort pour trouver à manger.
On erre un peu, mais pas troptrop.
On tente un premier truc : c’est minus, ils font des okonomiyaki.
Une petite dame seule fume au bout de son comptoir, et nous fait signe que non.
Ok ^^
Un peu plus loin, on rentre dans un tout petit restaurant. Les menus sont écrits à la main, et nos traducteurs ne pigent rien. Tant pis, on se débrouille avec la serveuse adorable. On prend du « poisson ». J’aime bien, c’est mystérieux.
Oh des sashimis ! (les meilleurs). Des brochettes de porc et de tendons de bœuf, une omelette au dashi, et un onigiri à la prune. C’est fabuleux.
Devant l’omelette, on s’interroge pour ne pas faire d’impair. Alors on interroge. Est-ce qu’il faut faire quelque chose ? Le cuisinier sort de derrière son comptoir, et nous fait voir. Il verse la sauce soja sur un petite montagne de (radis ?) rapé. Il prend un bout d’omelette, le met dans mon assiette, et le coupe en deux. Il met une petite portion de mélange (radis ?) soja sur l’omelette, et là c’est ok.
WO. C’est SI BON. On retrouve la magie David C. qui est un cuisinier japonais pas japonais hors pair.
On dit plein de mot pour dire que c’est génial. C’était génial.
Manu propose d’aller boire un petit verre avant d’aller dormir.
On grimpe un escalier, et on entre dans un bar (ça commence comme une blague des années 80). Y’a de la musique pas bien, des tas d’aquariums, donc un avec trois piranhas sans dents. Une dame avec une coiffure d’étudiante, des collants résilles, des manières de jeune fille mais qui a plutôt mon âge ou plus nous accueille avec BEAUCOUP d’enthousiasme. Elle nous amène une petite assiette avec une rondelle de jambon cru, et un genre de salade de mayonnaise pour accompagner nos bières. Au bout du bar, un monsieur qui semble être un habitué boit un coup, et un couple arrive 10 minutes après nous prend des gin tonic.
Y’a pas foule pour un samedi soir. Notons que je ne sais pas si le samedi soir c’est la fête au Japon.
Y’a des jeux sur le comptoir, genre une mini pêche à la ligne à l’aimant, le truc où tu enfonces les dents du crocodile une par une et d’un coup ça se referme… D’ailleurs, elle nous fait jouer. Un coup le monieur, un coup Manu, un coup moi. Manu perd (gagne ?). Elle tape dans les mains, hyper enthousiaste. Ce que nous sommes en train de vivre est flou. Puis elle caresse mon bras, pour regarder mes tatouages, et me montrer le sien (un dragon). Elle les étudie un par un, en faisant glisser sa main de l’un à l’autre. C’est très déconcertant. On peine parfois à extirper un bonjour aux gens qu’on croise. Manu fume dans un silence de mort partout où il va. Il tente de lancer des conversations simple (en japonais), comme par exemple : « Il fait chaud. » Une fois la stupéfaction passée, les gens répondent « Il fait chaud. »
Du coup, cette dame tactile me déconcerte beaucoup.
Toujours dans son enthousiasme, elle sort le jeu du pirate dans son tonneau, idem, on joue chacun son tour. Je gagne, elle m’offre une micro bouteille de machin arrangé à la noix de coco. Je le bois.
Allez, c’est pas tout ça, mais c’est pas tout ça. On s’en va. et on paye assez cher nos deux pintes : 2400 yens (soit 14 euros). On réalise ça en passant le pas de la porte. Bah merde alors. Est-ce qu’on a aussi payé les shots, ou la mayonnaise ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Tout était chelou.
Si vous passez à Toyooka, allez faire un tour au Knock-out, et vous demanderez ^^
Manu perdrait-il de son pouvoir magique de bistrot ? (Il va être triste en lisant ça)(pardon).
On rentre dormir.


























