L’histoire d’aujourd’hui, elle commence il y a plus d’un an.
Au boulot, on nous présente les BD à paraître, et parfois, il y en a un, on sait déjà que ça sera un livre qu’on n’oubliera jamais.
Le livre de Valentine Cuny-le-Callet s’appelle « Perpendiculaire au soleil« .
Elle avait 19 ans quand elle entamé une correspondance avec un détenu dans le couloir de la mort, et c’est cette histoire qu’elle partage.
Le livre est arrivé en anticipé au boulot. Je l’ai lu vite. C’est une lecture dont on ressort changé.e.
En plus d’être incroyablement beau, un trait en noir et blanc hyper fort, des gravures, des expériences graphiques, Valentine écrit bien. Ses mots sonnent juste. Et j’ai un truc avec les mots.
Ça raconte cette amitié, le système pénitentiaire américain, l’aberration dégueulasse qu’est la peine de mort.
J’y avait souvent pensé, à une correspondance, avec un détenu. Mais je n’étais jamais allée au bout de mes recherches. Perpendiculaire au soleil, ça a été un peu mon mode d’emploi.
J’ai écrit à l’association qui gère la mise en relation entre les correspondants. J’ai attendu quelques semaines, et j’ai reçu une première lettre, scannée, où Dale se présentait.
Ensuite, c’est tout un système informatique. C’est une plateforme en ligne, où on paye des timbres virtuels pour pouvoir envoyer des emails. C’est une boite mail payante en fait.
Parce que le capitalisme, visiblement, c’est super.
Après voir reçu ce courier scanné, je me suis inscrite sur la plateforme, en inscrivant son numéro de détenu, et j’ai tourné en rond des plombes sur quoi écrire dans ce premier message.
J’ai envoyé ce mail le 10 août 2022, c’est comme hier, mais y’ a longtemps. Depuis, on s’écrit toutes les semaines.
Quand j’ai organisé le voyage, on a très vite discuté avec Manu sur le fait d’y aller. Et ça nous a paru assez évident. J’ai organisé la première partie du voyage en fonction de cette étape. Dormir pas loin, pour ne pas arriver trop tard.
Il y a d’abord un bordel administratif à gérer à distance. Les détenus ont une liste de visiteurs approuvés. Il faut faire la demande, et que le détenus soit ok. J’imagine que c’est en partie pour éviter que quelqu’un déboule en surprise pour se venger d’un truc. J’avoue, je suppute.
Je suis sur sa liste depuis quasi le début, ça « m’autorise » à lui envoyer des sous. Avec, il peut s’acheter du dentifrice, du déo, des ramens.
Le truc c’est qu’on a découvert que sa liste était pleine (des gens inscrits depuis des années qui ne sont jamais venu le voir). Donc, ça foutait le bordel pour que Manu puisse venir avec moi. Et. ila découvert qu’on ne peut enlever des gens de la liste qu’une fois par an. Les règles changent sans cesse, mais ils ne sont jamais tenus au courant.
J’ai échangé par mail avec une personne de la prison qui m’a beaucoup aidée. Elle a fait le demande auprès du warden (le directeur) pour que Manu puisse avoir une autorisation spéciale. Miracle, le warden a dit oui !
Ensuite, il faut remplir une autre demande, un formulaire, mais pile la semaine de la visite. Il faut envoyer cette demande par mail entre le lundi et le mercredi soir. J’ai les deux réponses rapidement, c’est ok (c’est moyen bath, c’est moyen in, mais je suis très soulagée).
J’avais peur d’avoir annoncé le presque impossible à Dale et qu’un bête papier fasse tout capoter.
Ce matin, j’ai mis le réveil à 5H pour avoir le temps de finir d’écrire la veille. Je me suis installée dans la baignoire, j’ai posé l’ordinateur sur les toilettes à côté, et j’ai écrit en infusant ma tension.
Je réveille Manu à 6h45, on décolle à 7 pour être à l’heure.
40 minutes de route plus tard on arrive au porte du pénitencier.
Bon en vrai y’a pas vraiment de porte quand on arrive, y’a un gros parking. C’est très très calme. Les grilles sont hautes et partout. Une grille, des tourbillons de barbelés qui surplombe, deux lignes de barbelés au sol, et une autre grille, encore plus de barbelés.
Je demande à une dame en uniforme qui sort de sa voiture où doit aller, qu’on est perdu et français (c’est souvent mon argument pour que les gens nous trouvent modérément débiles sur les trucs simples du quotidien).
Depuis hier, on appréhende un peu. C’est un grand inconnu. Je connais Dale par écrit, j’ai vu deux photos. Lui en sait un peu plus, il a vu plus de photos. Je ne connais pas sa voix.
On sait qu’on ne va pas faire un saut de puce. On ne vient pour 30 minutes, et en plus, pour être complètement pragmatique, il fait très chaud en Floride, depuis des semaines. Le couloir de la mort n’est pas climatisé. Les détenus vivent des boites bouillantes, avec un point d’eau (qui est chaude). Pas de ventilateur, rien. La salle de visite, m’a-t-il dit, est climatisée. En venant, c’est quelques heures de frais pour lui, hors de la boite. Le reste des bâtiments est climatisé. Mais pas les cellules.

Manu fume ses dernières clopes avant qu’on entre dans le bâtiment indiqué. Devant, il y a des femmes qui attendent, elles sont 5. Je dirais qu’elles ont 50 ans et plus. Elles sont pleines de sourires, nous proposent de l’aide. Elles voient bien qu’on a l’air de deux lapins pris dans les phares d’une bagnole. Déjà, j’ai faux sur un premier truc. Je savais qu’on avait rien le droit d’emmener, à part une pièce d’identité, et 50 dollars en billets de 20 ou moins. Mais j’ai tout mis dans mon portefeuille. C’est interdit. Il faut une pochette transparente. De fait, on voit la valse des gardes qui entrent et sortent, même leurs lunch boxes sont en plastique où on voit au travers.
Comme ça :

Je retourne à la voiture poser mon portefeuille et je fourre tout dans mes poches.
Les petites dames montrent leur ID et en échanges on leur imprime un papier, et elles ressortent pour passer sur le côté du batiment.
C’est notre tour. Et c’est long. Il faut déjà prendre notre photo.
Ensuite, il semble y avoir un problème. La dame , de l’autre côté des vitres sales et blindées trifouille son ordinateur, passe des coups de fil.
« There is a problem. »
Je l’avais vu venir.
En gros, sur des écrans, Manu n’est pas approved, mais sur un autre document, oui. J’explique la situation la permission spécial, tout ça. Elle part chercher un chef.
On attend, on se demande comment s’organiser si Manu ne peut pas venir avec moi. Car : pas le droit au téléphone, donc impossible de le prévenir quand je sors et il ne va pas rester sur le parking de la prison pendant trois heures.
Un mec avec une chemise blanche arrive. Il a un air important de mec qui peut décider des trucs avec. sa chemise. Il appelle un autre chef. Il. va dehors pour ce coup de fil, on essaye de voir ce qui se dit.
On est tendus.
Il revient et dit que désolé mais ils doivent refuser l’entrée à Manu. Je rebalance la France, je dis que j’ai échangé par mail avec une dame. Il reconnait son nom. Il repasse un coup de fil.
Je dois aller chercher mon téléphone, pour lui montrer les échanges de mails.
Je procède, il rappelle quelqu’un et c’est…. OK !
Manu peut venir avec moi, et on nous imprime le papier qui permet de passer sur le côté du bâtiment.
C’est la sécurité.
On nous demande d’abord si on a des trucs interdits sur nous. (drogue, armes, téléphone, enregistreur, etc…)
Un peu comme pour l’avion, faut tout virer de ses poches. 50 balles et un passeport. Et les chaussures. Ça va vite.
Ensuite, ils comptent les bijoux. Un par un, tout est noté. Ensuite, la dame m’emmène pour me fouiller. Je dois chopper mon soutien gorge par en dessous pour faire tomber des trucs au cas où. Elle vérifie le dessous de mes chaussettes (j’avais mis des chaussette E.T., je ne sais pas si elle a remarqué). Elle me palpe, me demande de soulever mes cheveux. Le monsieur fait pareil à Manu dans un autre box. Qu’ils ferment à clé d’ailleurs, une fois qu’on y rentre.
Mais curieusement, malgré tout cadre, ces grilles énormes qui coulissent en faisant des bruits d’angoisse. Les gens sont très gentils. L’ambiance est assez paisible.
Une autre grille s’ouvre, on nous dit d’avancer, qu’un officer va venir nous chercher. On arrive dans la cour. Il fait très chaud, dehors tout est propre, l’herbe est bien peignée. Les oiseaux mignons se posent sur les barbelés.
Une dame qui était derrière nous, nous rejoint pour la route. Elle va au même endroit.
Le grand monsieur en uniforme qui mâche un cure-dent nous fait rentrer un couloir grillagé à droite, à gauche et au dessous. On marche dehors, sur ce ciment blanc. La sueur coule dans mon dos.
La dame nous parle, elle aussi, elle sourit beaucoup. On sent bien que tout le monde se rend compte qu’être ici, c’est douloureux mais qu’instaurer de la normalité dans les conversations permet d’alléger un peu. On parle de la France, elle est allée en Italie. (mais c’est l’Europe souvent c’est un peu pareil). Une autre porte, d’autres grilles, et on arrive dans une grand pièce fraîche, qui ressemble un peu à la cafétéria d’un collège. Sauf qu’il y a un comptoir/bureau au centre du mur gauche, avec deux officers derrière, des tables en métal avec repose-fesses carré intégrés et des gens en costume orange avec leur famille.
On retrouve nos petites dames du début qui viennent toute nous voir, inquiète du pourquoi tout a pris aussi longtemps. Tout le monde se connaît. Tout le monde hug tout le monde, brièvement, mais les deux gars du comptoir ont l’air gentil. Il laisse faire les quelques interdits absurdes.
On donne notre papier au comptoir, on nous assigne une table (on n’avait pas vu qu’elles étaient numérotées), la table 3.
À une des place, à chaque table il y a un gros scotch noir collé, idem sur le tabouret qui va avec. Je note que toutes ces places font face au comptoir. Ça doit être là que les détenus doivent s’assoir.
On s’assoie et on attend Dale.

C’est toujours super de découvrir quelqu’un qu’on a vu en photo. C’est un grand type roux, super costaud au sourire si gentil. On se hug, on se dit à quel point on est content d’être là. On est entré dans cette cafèt à 9h15, On est reparti 13h45. Manu n’a même pas pensé à fumer. On a parlé, parlé, parlé.
Vers midi, on a déjeuner, une sandwich surgelé réchauffé au micro qu’on a trempé dans la mayonnaise.
J’ai remarqué que Manu et moi, on avait fini vite, Dale prend son temps.
Quand on lui demande si il veut autre chose, il dit que non, la chaleur rend malade, il vaut mieux y aller mollo.
On a pris des boissons, on a discuté, de lui, de nous, des conditions, de ses enfants. Lui qui par écrit n’est pas toujours très locace, là, il parle, il raconte. Il a un léger accent du sud, des grand yeux bleus tristes, même quand il sourit. Il a d’ailleurs le sourire le plus sincère que j’ai jamais vu je crois. Le genre de sourire de môme quand ils ouvrent un cadeau et que dedans y’a un petit chien mignon.
Et ce qui revient beaucoup, c’est sa joie pour les petites choses, les petites victoires. Depuis un an, ils ont droit à 3h de day room par jour. C’est l’accès au couloir devant leur cellule, sinon, cela faisait 14 ans 24/24 dans la même pièce. Il dit que les autres sont en colère, réclament plus. Il n’a pas envie d’être en colère, il prend le mieux. Il postitive, alors que pourtant…
La semaine dernière, un homme est mort à cause de la chaleur.
Les repas : 5h (petit déjeuner – oatmeal, tous les matin). 11h (déjeuner). 15h30 (diner). Donc pour manger entre 15h30 et 5h, il faut mettre de côté, ou avoir quelqu’un qui envoie de l’argent pour acheter du bonus. Les prisonniers on death row n’ont pas le droit de travailler. Il ne gagnent rien. Tout doit venir de l’extérieur. Dale disait qu’ils ne mangeaient plus le petit déj, plus personne ne veut entendre parler d’oatmeal. « There’s so much oatmeal a man can eat. » Quand ils sont malades, on leur conseil de boire de l’eau. Et on leur donne un ibuprofen. Pour tout.
Globalement, la plupart des choses mises en place un peu sympa leur sont retirées petit à petit. Plus d’envoi physique de quoi ce soit, pas même de carte postale. Malgré la chaleur, ils n’ont pas le droit d’enlever leur costume orange avant 17h. Ils mouillent leurs habits pour tenter de se rafraichir avec l’eau chaude du robinet.
Intérieurement, je boue de rage. Il nous raconte des trucs graves, on l’interroge sur son quotidien, lui sur notre voyage en cours. On parle des différences entre la France et les USA. « Ohlala ma bonne dame, se garer à Paris, c’est compliqué. » Il y a quelque chose de surréaliste, de décalé. Je m’interroge sans cesse sur l’indécence de parler la liberté, mais il me l’avait déjà dit par mail, il aime bien qu’on lui raconte le dehors.
Quand on est arrivé, il y avait un monsieur en bleu. On s’est demandé ce qu’il faisait là. Il est venu nous voir avant que Dale n’arrive à la cafèt’ et nous a dit « Thank you coming ». Y’a un bout de moi qui s’est fissuré à ce moment là.
C’est un détenu qui est là pour prendre des photos à 2$, et gérer un peu cet espace commun.
Alors on va faire une photo, Dale ne l’a jamais fait. Pas hyper à l’aise, mais on est contents, tous, de poser devant cette fresque murale et tropicale. Le reste de la pièce a les yeux rivés sur nous. Ça n’aide pas. à la détente. Et Dale n’a probablement pas posé pour une photo « loisir » depuis un fameux bail.
J’en ai pris deux, une pour lui, une pour nous. Je n’ai pas osé en demandé plus, pour pas le bousculer.
Je l’aime de ouf cette photo. Comme je ne lui ai pas demandé (j’a oublié) si je pouvais publier la photo, j’ai flouté.

Depuis quelques mois, il a une nouvelle correspondante, et elle habite pas loin. À 6h de route. Elle vient toute les deux semaines depuis quelques mois. Avant, ça, il n’avait jamais eu de visite.
Il dit que les première fois, ça a été très angoissant, de se retrouver au milieu de tant de personnes, dans une si grande pièce. Mais je suis si contente de cette arrivée dans sa vie. Il nous parle même du père de cette femme, qui lui. fait des blagues au téléphone « So Dickhead, how come you weren’t at the BBQ friday night ? » Il se marre en nous racontant.
Il parle de la peine de mort. Il n’est pas certain d’être complètement contre. Parce qu’il dit qu’ici, il y a des gens vraiment mauvais, qui ne devrait jamais sortir.
Je chiale un peu en écrivant tout ça, j’avoue.
Deux ou trois fois, la conversation s’essouffle, mais l’un de nous trois relance, et c’est reparti. Il nous parle de sa petite ville, des « pagent » (concours), il y en a pour tout à la compagne dit-il. « It’s a country thing ». Au bar par exemple, fallait tenir le plus longtemps sur taureau mécanique pour gagner une ardoise de 50$.
Il dit que cet endroit l’a changé, qu’on ne peut pas mesurer ce qu’on a tant qu’on ne l’ai pas perdu à ce point.
C’est l’heure de partir. On se serre dans les bras, fort. et c’est la valse des grilles, des couloirs, des barbelés, des gens qui m’appelle « Ma’am ».
On ressort sur le parking, je pense à lui qui retourne dans sa cellule brulante. Il fait 111 degrés farheneit aujourd’hui. Soit 43 degrés.
On est très silencieux. Je pense à Valentine qui est venue seule à 20 ans voir son correspondant. On est sonné, je me sens à la fois vide et inutile, et tellement reconnaissante pour cette rencontre. Si je croyais. en Dieu, je lui dirai bien des choses, mais non, je vais me rouler en boule dans ma tête plutôt.
Je ne sais pas trop si c’est indispensable de raconter la fin de la journée. Manu a conduit, j’ai dormi, assommée.
On a roulé vers la pluie et on s’est fait gifler par la flotte avec une violence inouïe. Puis le soleil est revenu.
Le Airbnb, c’est une ferme, y’a des chatons et les lamas partout. C’est bien.





























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[…] près des paniers de baskets, on retrouve les mêmes tables qu’à Raiford, mais toutes rouillées. Il y a aussi des cabines télélphoniques, avec des claviers à boutonnet […]
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