On se dépêche un peu du matin, on a un bateau à prendre. On va au port, c’est au bord de la mer.
C’est super bien organisé, à peine arrivés près des guichets une jeune personne nous dirige au bon endroit pour remplir un formulaire. C’est rempli : guichet, payé, zou. Ohé, du bâteau.

On monte à bord, il y a 50 minutes de traversée. Se retrouver sur l’eau, avec la chaleur étouffante (il n’est que 9h), c’est merveilleux. J’ai les cheveux qui s’emmêlent un peu, mais un monsieur passe avec des chapeaux de paille, j’en mets un. Manu non, sous prétexte qu’il a déjà une casquette.
Le bémol de cette visite, il y a des guides en anglais, mais certains jours seulement, et pas le vendredi, alors les explications sont en japonais ou en chinois. Ça va être flou.

T’as vu, j’ai chaud.
On a tout de même un petit dépliant avec l’indispensable.
Pour tout dire, si j’ai construit cet itinéraire, c’était en (grande) partie pour voir cette île. J’ai un amour irraisonné pour les immeubles pétés. C’est un peu comme quand on croise des gens dans le métro, et qu’on essaye d’imaginer leur vie. Au milieu des immeubles écroulés, j’essaye de revoir le vivant. D’imaginer les vies d’avant. Un bout de papier peint peut dire plein de choses, un jouet, un magazine, c’est quelqu’un qui se raconte sans le vouloir.
Je peux un peu faire le parallèle avec les maisons dans lesquelles on a grandi. Chez Grand-mère, à Carantec, il y avait ce pichet bleu, Combier, dans lequel on buvait de l’eau (sauf Grand-mère « J’aime pas l’eau »). Les lieux abandonnés parlent avec ces bribes de quotidien.
Là, c’est toute une île. Toute une ville. Mais pourquoi ? Elle s’appelle Hashima, mais on l’appelle Gunkanjima, « Battleship Island » à cause de sa forme. Elle ressemble à un bateau militaire.
C’était une ville/île minière. Dessous, il y a un km de profondeur de tunnels de charbon. Les mineurs bossaient par 30°, avec 95% d’humidité.
L’exploitation a commencé en 1890, et l’île a été abandonné en 1974. En 59, il y avait de plus 5000 habitants. Petit à petit, ils ont construit, appartements, école, hôpital, cinéma, bain, pachinko. Pendant la guerre, les prisonniers chinois et coréens ont été forcés de travailler là, dans des conditions déplorables, et beaucoup sont morts. 137 d’après certaines autorités, 1300 selon d’autres…
On s’approche, on accoste. Des bouts sont jetés, on est arrimé. En file d’attente proprette, on débarque, aplatis par le soleil.
Je jongle avec mes appareils photos. Je pense que mes pellicules morflent avec la chaleur qu’on croise partout. Je ne sais pas ce que ça va donner. Mais j’ai mon 120mm, un petit argentique pour le noir et blanc, et un argentique pour la couleur en 35mm, plus mon téléphone.
Je me souviens de cette considérations un poil très raciste sur les touristes japonais avec leurs appareils photos. Vous voilà vengés, j’ai l’air d’un magasin Kodak à moi toute seule.

La visite est cadrée, très. Des plateformes ont été construites, avec des rambardes, on ne peut pas vadrouiller du tout. C’est la chenille qui redémarre. Mais je profite de moments ou le guide débite son speech au pas de course (la visite a l’air très minutée) pour tourner le dos à tous les visiteurs et me perdre dans les immeubles morts.
Je suis un tout petit peu frustrées j’avoue. Il y a trop de foule, c’est difficile de communier avec les cailloux dans ces conditions. Mais c’est très beau. La vie devait être étouffante. L’île n’est pas si grande. J’ai lu que l’eau avait longtemps été rationnée. Elle était livrée régulièrement. On se lavait à l’eau de mer bouillie, et on se rinçait pour de bon à l’eau claire. Et un jour, ils ont installé un relai sous-marin depuis le continent. Mais ils ont gardé les bains communs. Les dirigeants étaient les seuls à avoir des salles de bain.

La visite se termine, on rembarque. Sur une télé, il y a des images de reportages d’époque. Des mômes qui courent partout, des gens qui jouent à des jeux, qui vont à la piscine. C’est probablement un docu pour dire que c’est super, il fait bon vivre entassés sur une île au milieu des typhons quand on n’a pas le choix.
Un petit tour shopping au port, et on passe au temple. Il y a un stand avec des omamuris. C’est ça qu’on est venu chercher. Manu ne croit qu’à la magie de la Nouvelle Orléans. Mais bon. Moi je crois que c’est joli. Ce sont des petites amulettes, en tissus ou autre. Si je peux ramener de l’amour, de la chance ou autre, aux gens que j’aime, allez.
Je ne me suis toujours pas penchée sur la religion d’ici… oups.

Bon allez, zou. On rentre poser la bagnole. Car cet après-midi démarre Obon dans les rues du centre de Nagasaki. Hier au soir, en discutant avec Tohishihito, il nous a un peu expliqué. Ils célèbrent les morts de l’année passés. Ils construisent des bateaux, décorés, et paradent dans les rues en jetant des pétards. Il dit que c’est très bruyant. On est intrigués, on a du mal à imaginer. Il est encore tôt (13h45), on tente de manger pas loin, ça ferme, caramba. On se rabat sur de la supermarché bouffe.
Et là, LA marche démarre. Il faut redescendre, pendant 40 minutes. On cherche l’ombre. C’est le désert de la soif de Lucky Luke.
Heureusement, il y a des distributeurs partout. On peut boire et geindre sans tomber dans les pommes. Toutes les rues sont en pente. On longe un ruisseau. On passe devant des logements qui ont l’air grand comme des placards à balais. J’espère qu’ils ont la clim…
À force de marcher, j’ai des bouts de peau qui se fendent sur mes pieds. C’est assez désagréable. Et j’ai envie de me tondre. Chacun de mes cheveux fait comme une écharpe en polaire chauffant. Nous sommes deux saucisses vapeurs.
On retrouve la rue centre commerciale climatisée. Quel bonheur, quelle joie.
Je trouve des très beaux yukatas. Les yukatas, ce sont des kimonos plus légers, des kimonos d’été. J’en trouve des très beaux. Je crois que ma valise se remplit vite et trop. J’ai même acheté des chaussons requin. Je n’arrive pas à trouver l’info du prix d’un sac en plus dans notre avion du retour (le site de la compagnie est coréen, et je ne pige rien).
On marche encore et encore, on découvre le quartier chinois, il y a des dragons, c’est classe.
Et la fin d’après-midi arrive. On commence à entendre quelques pétards. On se dirige vers l’avenue principale, celle du tram. Des gens sont assis sur le trottoir. On copie. Près de nous, une voiture de police. Les policiers sont là, ils regardent les gens jeter des pétards sans moufeter. Les premiers bateaux arrivent. Ils sont fabriqués à la main, il y en a des petits, qu’une personne peut porter dans ses bras, mais la plupart sont sur roulette. On y trouve le nom des familles, des décorations qui représentent les hobbies du défunt. À l’avant, il y a souvent une photo. Parfois c’est presque une flotte complète, avec beaucoup de photos. Je pense que ce sont des regroupements de famille. Ils ont des t-shirt assortis avec des phrases comme « Des souvenirs, des traditions, des valeurs, notre unité, notre famille ».
Tous les groupes ont des chariots remplis à ras bord de pétard. On a acheté des bouchons d’oreille et on a bien fait. Le bruit me fait penser à une pluie torrentielle qui s’abat sur un toit en tôle de plastique. Ça résonne de partout. On reste assis là plus de 2h, à regarder les bateaux passer. Il n’y pas de musique, uniquement les gongs en rythme, et les pétards. La nuit qui avance amène l’ivresse. Dans les bateaux, il y a de l’alcool. Les comportements avec les pétards virent un peu virilistes. Tenir des boites de pétard à pleine main et les allumer. Mettre un feu de joie dans sa bouche pour allumer d’autres pétard au sol. Partout y’a des mômes qui courent, qui ramassent les pétards survivants pour les faire péter plus loin.
La police est là, et ne structure que les départs et les pauses des bateaux. Car ils avancent, puis s’arrêtent, c’est le moment des pétards, et repartent. La tradition voulait que les bateaux aillent poursuivre leur voyage dans l’océan, mais maintenant, pour des raisons écologiques, les bateaux sont rangés pour l’année d’après.

J’ai mangé ça, c’était bon.
On a du mal à communique à cause du bordel ambiant, mais ensemble on constate : quelle belle façon de dire au revoir aux morts. Cette fête est tellement plus gaie que notre pauvre Toussaint. Moi aussi je veux jeter des pétards. Je me demande à quoi ressemblerait mon bateau. Ma liste de desideratas pour ma mort s’allonge.
-Tout le monde doit venir déguisé
-Je veux qu’on m’épluche pour garder mes tatouages (chères enfants : vendez-les et partez en voyage. Les voyages, c’est la meilleure chose)
-Je veux une parade avec un bateau et des pétards.
Je dois encore écrire mon testament. Je peux ptêt ajouter tout ça.
Je le redis mais, l’ivresse prend de l’ampleur. Les familles dansent des bières à la main, tout le monde fume des clopes dans la rue (c’est très interdit ici). La police ne dit rien. La police n’est pas armée d’ailleurs.
On transpose la situation en France. Ça aurait fini en bain de sang.
La nuit est là, la faim aussi. On galère un peu à trouver un restau parce qu’on est des gros débiles. On est allé dans le premier restau qu’on a vu, mais entre temps, on a marché 35 minutes et retour case départ. Des génies.
Dans ce restau, on tombe sur une française. On discute un peu. Elle voyage seule, et c’est la première fois qu’elle parle français depuis deux semaines.
On mange (j’ai pris un sashimi de langue de bœuf). On s’en va, il faut rentrer. Pas de bus en centre-ville, il faut marcher un peu.
Le sol est recouvert de ces petites boites de chaînes de pétard. Il y en a partout. La fête va durer tard, rien ne faiblit, et pourtant en s’éloignant du centre, on tombe sur les équipes de nettoyage qui œuvrent déjà. C’est super impressionnant. On a été surpris et déconcertés de voir tout ce petit monde en avoir soudainement rien à foutre des politesses diverses et des règles. On pleure nos morts. YOLO. (YODO ?)


On rentre, et nos hôtes nous rejoignent dans le petit salon commun. Tohishihito nous dit d’attendre. Il est allé chercher une bouteille de saké qu’il a acheté pour nous. Je pense qu’il a senti notre enthousiasme. C’est si gentil.
On boit, Mayumi va chercher du calamar séché, et du surimi. Elle est hyper réjouie de nous expliquer le principe du surimi. De fait, c’est du bon surimi.
On se fait un apéro après diner super. Ils sont un peu comme nous, c’est un deuxième mariage, elle a trois enfants, lui un. Ils nous racontent qu’ils se sont rencontrés sur internet ^^. Ils sont à la retraite, maintenant, il gère les invités, et elle est pet sitter. Ils ont un chien et trois chats. On se raconte ce qu’on aime dans nos pays. Il est allé en France il a bu du Bordeaux. Nous, globalement, on aime tout, même le surimi. On passe une très belle fin de soirée.
Il faut tout de même aller se coucher. C’est qu’il est bientôt minuit.

Si tu n’aimes pas les photos de cailloux en miette, tant pis ^^
Et je sais que y’a beaucoup de photos, mais je pense que ça vaut le coup de jeter un oeil. (genre au lieu de bosser, ou de faire pipi).







































































